Beaucoup se représentent l’histoire des sciences comme une lente mais méthodique progression dans la connaissance. C’est en méconnaitre le caractère relativement erratique et brouillon. D’autre part, certains s’étonnent et s’indignent même parfois de l’indifférence ou du refus de scientifiques d’étudier certaines affirmations parce qu’ils les estiment inconsistantes. Dans sa thèse récente sur la didactique de l’esprit critique (voir TU n° 63) le professeur Richard Monvoisin de l’Université Grenoble I reprend la métaphore de S. Haack (Evidence and Inquiry. Towards Reconstruction in Epistemology, Oxford, Blackwell ). Elle nous parait assez éclairante quant à la manière dont la science se développe et nous vous la proposons telle qu’elle est reprise dans cette thèse (pp. 45 et 46).
« Représentez-vous un scientifique comme quelqu’un qui travaille sur sa section dans une énorme grille de mots-croisés : s’appuyant sur l’information dont il dispose, il devine la réponse, vérifiant encore et encore si celle-ci concorde avec l’indice et les entrées déjà complétées qui la croisent et si ces dernières concordent aussi avec leurs indices, de même que les autres entrées, soupesant la possibilité que certaines de celles-ci soient erronées, puis essayant de nouvelles entrées à la lumière de celle-là, et ainsi de suite.
La grille est en grande partie vide, mais beaucoup d’entrées sont déjà complétées, certaines à l’encre quasi indélébile, d’autres à l’encre ordinaire, d’autres encore au crayon plus ou moins appuyé, au point parfois de s’effacer. Certaines sont en anglais, d’autres en swahili, en flamand, en esperanto, etc., etc. Dans certaines sections, plusieurs longues entrées ont été écrites à l’encre d’une main ferme ; ailleurs il y en a peu ou pas, certaines entrées ont été complétées des centaines d’années auparavant par des scientifiques morts depuis longtemps, d’autres la semaine dernière. A certaines époques, en certains lieux, sous peine de renvoi ou pire encore, seuls les mots du novlangue peuvent être utilisés ; ailleurs des pressions s’exercent pour que telles entrées soient remplies d’une certaine façon à l’exclusion d’une autre, ou pour qu’on se penche sur une section complètement vide plutôt que de travailler sur une partie plus facile et déjà partiellement remplie - ou pour qu’on ne travaille pas du tout sur certaines sections. Des équipes rivales se querellent au sujet de certaines entrées, les repassant au crayon ou même à l’encre puis gommant tout, peut-être dans une douzaine de langues et dans un délai déterminé. D’autres équipes coopèrent en vue de mettre au point une procédure pour débiter toutes les anagrammes d’un indice long comme un chapitre ou un appareil capable d’agrandir un indice si minuscule qu’il en est illisible, ou elles veulent lancer un appel aux équipes travaillant sur d’autres parties de la grille afin de voir si elles n’auraient pas quelque chose qui puisse être adapté ou pour demander si elles sont bien sûres qu’il faut mettre un « s » ici.. Quelqu’un prétend avoir remarqué un détail dans tel ou tel indice que personne n’a jamais vu ; d’autres conçoivent des tests pour vérifier si celui-ci est un observateur particulièrement talentueux ou s’il s’imagine des choses ; d’autres encore travaillent pour mettre au point des instruments afin d’y voir de plus près. De temps en temps des accusations sont portées au sujet d’indices qu’on aurait altérés ou de cases qu’on aurait noircies. Parfois on entend ceux qui travaillent sur une parti e de la grille se plaindre que leur point de vue sur ce qui se fait ailleurs n’est pas pris en compte. Ici et là une longue entrée qui en croise de nombreuses autres, est effacée par un groupe de jeunes Turcs qui affirment avec insistance que cette partie de la grille doit être refaite, et en turc cette fois, naturellement ; d’autres encore tentent, lettre par lettre, de voir si le gallois original ne pourrait pas être préservé…
Je ne cherche pas ici à vous refiler une métaphore en guise d’argument. Mais je cherche à suggérer, par cette histoire de mots croisés, que la quête scientifique est plus brouillonne, moins méthodique que les vieux différencialistes ne l’imaginent, et pourtant davantage contrainte par les éléments de preuve que ne le pensent les nouveaux cyniques.(…) »
Haack , 2003.
Michel SOUPART