Michel Leurquin


 Faut-il brûler Halloween ?

 


Depuis quelques années, c'est très récent, la fête d'Halloween a débarqué sur le territoire de notre vieille Europe. L'orange et le noir, couleurs fétiches de la fête, s'affichent partout de la plus humble des boutiques aux étalages des supermarchés. Nos villes pendant quelques semaines se transforment en véritable marché aux horreurs. Les marchands de farces et attrapes et les producteurs de cucurbitacées se frottent les mains. Mais les autres ?

Halloween tombe fin octobre, juste avant la Toussaint et le jour des Morts, fêtes hautement symboliques s'il en est. Halloween la païenne parvient même à supplanter ces fêtes jugées probablement trop ringardes par certains. Or, que l'on soit chrétien ou pas, chacun consacrait ces journées à rendre hommage à ceux que nous avons aimés et qui nous ont quittés toujours trop tôt. Ces deux journées du froid mois de novembre étaient le moment idéal pour que les vivants se retrouvent et se souviennent de leurs disparus. Le grand écrivain suisse Albert Cohen écrivait : “Et d'ailleurs, nous les oublions vite, nos morts. Pauvres morts, que vous êtes délaissés en votre terre, et que j'ai pitié de vous, poignants en votre éternel abandon. Morts, mes aimés, que vous êtes seuls.“  (1) Oui, nous ne pensons même plus à nos morts. Halloween occupe bien mieux les esprits. La fréquentation des cimetières est en baisse. Il n'est plus question bien sûr d'y emmener les enfants dans ces lieux pourtant si calmes et respectables.  

Les enfants. Venons-y justement. Ils sont devenus la cible privilégiée d'un marketing agressif mis au point par des multinationales peu soucieuses du bien-être global de nos enfants. Car les enfants adorent Halloween ! Ou plutôt, ils feignent de l'adorer…

L'enseignement est bien évidemment entré dans la danse macabre. Les écoles fondamentales ont pris la (mauvaise ?) habitude de consacrer beaucoup de temps à Halloween. Les murs des classes maternelles et du premier degré de l'enseignement libre catholique se parent de sorcières ricanantes, de fantômes, de vampires, d'araignées gigantesques et de l'inévitable citrouille sans quoi Halloween perdrait beaucoup de son attrait. Face à cette situation, les inspecteurs de religion catholique, qui sont parfois prêtres, ne bronchent pas alors que les autorités religieuses ne cessent de mettre en garde leurs ouailles contre les dérives malsaines d'Halloween. L'enseignement officiel n'est guère mieux loti. Réputés pourtant en général progressistes, ses enseignants ne s'émeuvent pas du tout du mercantilisme absolu de l'opération Halloween. L'enseignement officiel se targue pourtant depuis toujours de développer l'esprit critique des jeunes et d'en faire des individus libres. Mais quel est donc l'intérêt profond pédagogique de cette fête ? On y apprend certes une série de mots de vocabulaire à l'utilité assez limitée dans la vie de tous les jours (Savez-vous ce qu'est une macrale? Une goule ? Un loup-garou?). Halloween est aussi prétexte à une petite fête où les enfants s'amusent à se faire peur dont la finalité est de renforcer les liens sociaux mais ce genre d'occasion se présente suffisamment souvent durant l'année scolaire. Le seul réel avantage pédagogique réside dans le fait qu'Halloween est le moment ou jamais de faire comprendre que les fantômes, les monstres et les sorcières n'existent que dans l'imagination des auteurs de livres et de films. Certain(e)s enseignant(e)s ont, reconnaissons-le, l'intelligence de le faire. D'autres pas. C'est bien là tout le problème. Halloween aiderait aussi, dit-on, les enfants à dédramatiser et à apprivoiser leurs peurs. Et bien non, mille fois non ! Devinez en effet qui après ce bourrage de crânes refuse d'aller dormir sans la lumière allumée en permanence ou en pleurs supplie papa et maman de les laisser se coucher entre eux ? La chambre des rires, des rêves et des jeux se transformant subitement à la nuit tombée en une inquiétante chambre funéraire où le petit homme courageux mais pas téméraire ne veut plus pénétrer effrayé par sa paisible peluche devenue monstre sanguinolent ou par un coffre à jouets ressemblant soudainement à un cercueil… Halloween est à mille lieux de la magie suscitée par la venue de Saint Nicolas ou par l'attente des cadeaux au pied de l'arbre de Noël. Même les plus âgés d'entre-nous se souviennent avec mélancolie de ces deux moments qui ne reviennent plus une fois l'enfance passée. Halloween n'a pas cette vertu de l'émotion et elle ne l'aura jamais.

Le danger d'Halloween est qu'il banalise l'occulte et le surnaturel dès l'enfance, cette période de la vie si importante. Halloween couplé au célèbre sorcier doté de pouvoirs paranormaux Harry Potter, une des vedettes favorites des plus jeunes, a un effet probablement dévastateur. Il ne faut pas perdre de vue que les enfants de 3 à 8 ans ont beaucoup de mal à faire la distinction entre le réel et ce qui l'est beaucoup moins. Ceux qui ont la charge d'éduquer les enfants (les enseignants et les parents) ont une mission considérable, celle de former de futurs adultes équilibrés et capables d'une pensée cohérente et rationnelle. Les parents devraient réfléchir deux fois avant de laisser leur progéniture emballée dans des déguisements de mauvais goût aller menacer les ménagères de plus de 50 ans : “des bonbons ou l'on vous jette un sort !“. L'obscurantisme est assez présent dans notre société pour encore en rajouter avec cette fête inutile, sinistre, cynique et purement commerciale qu'est Halloween.

Notre culture européenne est-elle donc si pauvre qu'il faille importer cette fête typiquement américaine même si ses lointaines racines sont celtes ? Heureusement, elle semble en perte de vitesse. Le bon sens finira sans doute par l'emporter et Halloween disparaîtra dans l'oubli. Mais pour des milliers d'enfants, le mal n'est-il pas déjà fait ?

(1) Albert Cohen : Le Livre de ma Mère, Editions Gallimard, 1954